Chronique
Jean-Pierre Kesteman (1939-2016) : dix ans après, une œuvre toujours vivante
26 octobre 2026
Né à Ixelles, en Belgique, en 1939, Jean-Pierre Kesteman arrive au Québec au milieu des années 1960 après des études à l’Université de Louvain. En 1968, il entreprend sa carrière à l’Université de Sherbrooke, où il enseignera jusqu’à sa retraite, en 2003. D’abord spécialiste de l’Antiquité, il réoriente progressivement ses recherches vers l’histoire du Québec et, plus particulièrement, celle des Cantons-de-l’Est. Il complète un doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal en 1985, avec une thèse consacrée au XIXe siècle régional.
Au cours de ses 35 années à l’Université de Sherbrooke, il occupe également plusieurs fonctions administratives, dont celles de directeur du Département des sciences humaines et de vice-recteur à l’enseignement, de 1993 à 1998. Son engagement ne se limite toutefois pas à la vie universitaire. Préoccupé par les questions sociales et collectives, il participe notamment à la fondation du Syndicat des professeurs de l’Université de Sherbrooke. Sa carrière témoigne ainsi d’une même volonté : comprendre les institutions et les sociétés pour mieux éclairer leur évolution.
C’est cependant comme historien de Sherbrooke et des Cantons-de-l’Est qu’il laisse son empreinte la plus durable. En 1998 paraît Histoire des Cantons-de-l’Est, ouvrage collectif majeur publié par l’Institut québécois de recherche sur la culture, auquel il contribue de façon déterminante avec son collègue Peter Southam. En 2000, il entreprend la publication de son autre grande œuvre, Histoire de Sherbrooke, dont les quatre tomes paraissent entre 2000 et 2002, à l’occasion du bicentenaire de la ville. Totalisant 1 411 pages, ce travail colossal retrace les transformations de Sherbrooke et de son territoire sur deux siècles.
L’ampleur de ses recherches dépasse largement ces deux ouvrages. Kesteman s’intéresse à l’industrialisation, au monde ouvrier, aux
transports, à l’industrie papetière et lainière, aux paysages urbains ainsi qu’à l’histoire de Coaticook et d’autres localités de la région. Son approche se distingue par l’attention portée aux sources, la rigueur de l’analyse et la volonté de replacer les réalités locales dans des transformations historiques plus vastes. Il ne s’agit pas seulement de raconter ce qui s’est passé, mais de comprendre comment les populations, les économies et les milieux de vie se sont façonnés au fil du temps.
Cette démarche trouve un écho particulier dans ses liens avec la Société d’histoire de Sherbrooke (SHS). Kesteman a contribué à la diffusion de l’histoire locale par ses conférences, ses échanges avec les chercheurs et les passionnés du patrimoine, ainsi que ses nombreuses publications. Sa collaboration avec le milieu historique sherbrookois s’inscrit dans une conception ouverte de la recherche : les connaissances produites par les historiens doivent pouvoir circuler et rejoindre le public. En 1994, il reçoit le prix La Tribune de la Société d’histoire de Sherbrooke, reconnaissance de sa contribution à la connaissance et à la transmission du passé régional. Il demeure par la suite une référence pour les membres de la SHS, qui peuvent compter sur sa disponibilité et sa générosité intellectuelle.
Cette proximité avec le milieu historique se manifeste aussi dans un geste concret de transmission. Jean-Pierre Kesteman a confié ses archives à la Société d’histoire de Sherbrooke (aujourd’hui au Musée d’histoire de Sherbrooke), conservées sous la cote P320. Au fil de
plusieurs versements effectués en 2003 et 2009, le Fonds Jean-Pierre Kesteman s’enrichit de nombreux documents qui offrent un regard précieux sur la vie et le travail d’un historien. On y trouve notamment des articles de journaux sur sa vie, ses textes publiés ou soumis pour publication, des articles de presse consacrés aux ouvrages auxquels il a collaboré, ainsi que la documentation réunie au fil de ses recherches. Cet ensemble permet de mieux comprendre sa trajectoire intellectuelle, ses méthodes de travail et les sources qui ont nourri ses publications. Il constitue également une ressource pour les chercheurs qui souhaitent poursuivre l’exploration de l’histoire régionale.
Ceux qui l’ont connu se souviennent d’un professeur accessible, d’un conférencier remarquable et d’un chercheur infatigable. Même après sa retraite, il continue de donner des conférences, de publier et de transmettre ses connaissances, notamment auprès des membres de l’Université du troisième âge.
Dix ans après son décès, Jean-Pierre Kesteman demeure présent dans ses ouvrages qui font référence, dans les recherches qui se poursuivent et dans les archives qu’il a choisi de préserver. Son legs rappelle le rôle essentiel de la recherche historique et des institutions qui en assurent la conservation et la diffusion. Pour le Musée d’histoire de Sherbrooke, préserver ce fonds c’est aussi maintenir vivante la mémoire d’un historien qui a consacré une grande partie de sa vie à faire comprendre l’histoire de sa ville d’adoption et de sa région.