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La fuite de Jacques

28 février 2022

Retrouver sa liberté par la fuite est un phénomène récurrent dans les colonies esclavagistes des Amériques. En Nouvelle-France, les traces de ces gestes sont moins fréquentes que dans les colonies où les maîtres font paraître dans les journaux des annonces de fuite d’esclaves.  C’est grâce à un procès qu’on retrace le parcours extraordinaire de Jacques, un esclave autochtone arrêté à Trois-Rivières en juillet 1734. Jacques, dans son interrogatoire, affirme être âgé d’environ 40 ans et avoir été fait esclave très jeune, à l’âge d’environ 5 ans. Il raconte être passé par 5 propriétaires différents avant de s’enfuir de chez monsieur De Laperrade, parce que celui-ci le battait trop. Jacques en a donc assez ; il juge que le traitement qu’il reçoit est trop violent et décide de partir vers 1724.

De Trois-Rivières, il se rend d’abord dans le Pays d’en Haut, à Michilimackinac, d’où il croit être originaire.  Qu’il ait ou non réussi à retrouver les siens, il est suffisamment accepté dans le milieu pour y devenir père de deux enfants. L’intégration ne semble toutefois pas complète, car Jacques quitte les Grands Lacs et traverse la moitié du continent, sans être repris, pour se rendre en Acadie. Il refait sa vie chez les Micmacs et forme un nouveau couple avec une femme avec qui il aura trois enfants.

Au total, Jacques passe 10 ans en tant qu’homme libre. Pendant ce temps, personne ne semble chercher à le reprendre et à le ramener chez monsieur De Laperrade, les mécanismes pour capturer les esclaves en fuite étant moins développés en Nouvelle-France que dans les colonies structurées autour de l’esclavage. Homme autochtone ayant grandi parmi les Français, Jacques se fond plutôt bien dans le paysage et a développé des stratégies d’adaptation qui lui permettent de se déplacer sur des milliers de kilomètres et s’habituer à de nouveaux milieux.

Son intégration permanente semble toutefois un défi. Jacques quitte sa famille en Acadie et on le retrouve à Berthier, seigneurie située à 100 km de Montréal, en 1734. Il y rencontre une jeune femme, qui selon son témoignage, souhaitait l’accompagner en Acadie. Ce projet n’a cependant pas lieu, puisque la jeune femme est retenue chez une connaissance de son père en allant y chercher du pain pour le voyage. Jacques poursuit donc sa route et retourne à Trois-Rivières, où, cette fois, il est arrêté après avoir tenté d’enlever une jeune femme qu’il voulait ramener en Acadie et en faire sa femme. Ce geste lui coûtera la vie, puisqu’on le condamne à être pendu sur la place publique.

Les sources demeurent silencieuses quant aux détails de la vie de Jacques. La capture, la perte d’identité et la violence ont-elles laissé des traces qui ont nui à son intégration complète et à sa capacité à forger des relations à long terme ? Même loin des plantations, les personnes qui subissent l’esclavage doivent composer avec les séquelles d’un système qui repose sur la violence et l’effacement des origines.

Notice biographique :

Catherine Lampron est candidate à la maîtrise en histoire à l’Université de Sherbrooke. Elle travaille sur le quotidien et le rapport à l’espace des personnes esclaves en Nouvelle-France à partir de procès et de documents notariés.

Références pour les éléments iconographiques :

Carte : Carte de la Nouvelle France, où se voit le cours des grandes rivières de S. Laurens & de Mississipi aujourd’hui S. Louis. Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec – Centre d’archive Rosemont-La Petite-Patrie. Cartes anciennes, 0002663347.

Extrait d’un interrogatoire : Procès de Jacques, prisonnier, sauvage (amérindien) de la nation Panis, environ 40 ans, fait esclave très jeune ; aucune profession, vagabond, demeurant ordinairement en Acadie, accusé du rapt de Marie-Josèphe Durand, fille de René, habitant de la côte de Champlain. Québec, Bibliothèque et Archives nationales du Québec – Centre d’archive de Québec. Fonds Conseil souverain, TP1, S777, D147.

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